Fondations Edmond de Rothschild
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Fierté et larmes à Paris

13/01/2015 - Notre réseau

L’année 2015 a démarré sur une note tragique avec les attentats terroristes récemment survenus en France. J’étais à Paris le 7 janvier, à 11h00, lorsque la tragédie qui a attiré l’attention du monde entier jusqu’à sa dramatique conclusion deux jours plus tard est survenue.

Comme la plupart des personnes habitant dans cette ville magnifique, j’ai ressenti à la fois choc, confusion, peur, douleur et indignation. Ce mélange d’émotions a été suivi d’un sentiment de fierté – la fierté de voir, en ce dimanche historique, une mobilisation sans précédent par-delà les milieux sociaux, les cultures et les religions, contre l’obscurantisme et la violence. Lorsque plus de 4 millions de personnes ont défilé sous les panneaux Je suis Charlie, j’ai été le témoin de la plus grande manifestation ayant jamais eu lieu dans la France moderne. « La France debout » m’a conforté dans ma décision de devenir citoyen français et d’adopter les valeurs, l’identité distincte et l’héritage culturel de ce pays.

À ce sentiment de fierté s’est pourtant rapidement mêlé un certain malaise à l’égard de ceux qui brandissaient le principe de laïcité comme seule réponse légitime au terrorisme. La laïcité est profondément enracinée dans l’histoire française. Elle remonte à la loi de 1905 qui définit strictement la séparation entre l’État et la religion et a sonné le glas de l’interférence de l’Église catholique dans la politique et la société. À l’époque, cette loi avait aussi été adoptée pour garantir l’égalité de traitement des minorités religieuses, en particulier protestants et juifs. C’est sur les principes qu’elle édicte que reposent les valeurs de la République dont la France est si fière. Ces mêmes principes ont influencé des générations entières d’hommes et de femmes politiques, ouvriers, fonctionnaires et enseignants. Cette loi a créé un espace public dans lequel la différentiation religieuse n’est tout simplement pas admise, au nom de l’égalité et de la fraternité. Elle signifie également qu’au nom de l’intégration, souvent synonyme d’assimilation dans le contexte français, les identités multiples ne sont pas les bienvenues.

La laïcité, quant à elle, n’a pas survécu à l’épreuve du temps, ni à celle de la transformation démographique et des défis économiques de la France. Pour beaucoup, le concept est considéré comme une limitation injuste des libertés individuelles, de cette liberté même qui constitue le troisième pilier sur lequel s’appuie la République française. Le moins que l’on puisse dire, c’est que tout signe extérieur d’appartenance religieuse est réprouvé. Dès lors qu’il s’agit de religion, la démonstration publique des identités individuelles est sacrifiée sur l’autel de la Nation. Si l’interdiction de ces signes est officiellement limitée aux établissements publics tels que les écoles et les administrations, elle limite dans les faits les libertés individuelles et force certains à mener une double existence. Mon hijab ou ma kippa est ma manière de pratiquer ma religion mais je dois l’enlever pour ne pas perdre mon emploi, d’autant plus que l’État reste le premier employeur dans un pays qui souffre d’un chômage chronique. La discrimination reste hélas monnaie courante dans la société française, en fonction de votre nom, de votre apparence ou de la couleur de votre peau, mais aussi de plus en plus de votre religion. La suppression de telles inégalités, surtout sur le lieu de travail, fait face à de nombreux obstacles juridiques puisqu’officiellement, la reconnaissance de ces différences n’existe pas. En effet, c’est en grande partie à cause de la laïcité imposée par l’État que la France ne parvient pas à assumer son extraordinaire diversité.

J’ai discuté de ces tragiques évènements avec un chauffeur de taxi qui se demandait pourquoi, dans un pays qui fait de la laïcité un point d’honneur, les médias citaient collectivement les Musulmans comme responsables de nombreux fléaux sociaux, tout en oubliant dans le même souffle de les honorer aussi pour leur bravoure. Le policier tué à bout portant devant les bureaux de Charlie Hebdo était décrit comme un policier, son identité de musulman étant tout simplement moins importante. Dans sa déclaration initiale après cette horrible tuerie, le premier Ministre français Manuel Valls a dit : « Nous sommes tous Charlie, nous sommes tous policiers, nous sommes tous juifs ». D’aucuns lui en ont voulu de ne pas avoir ajouté : « Nous sommes tous musulmans ». J’ai partagé ce sentiment. Il a ainsi ignoré les craintes et l’indignation de près de 10 % de la population française, tout aussi choqués, qui n’approuvent pas une telle sauvagerie et risquent de faire l’objet d’amalgames injustifiés. À la télévision, le maire d’une banlieue parisienne s’est demandé où étaient « les quartiers » pendant l’explosion de solidarité constatée le 11 janvier. Avait-il pour objectif de diviser les riches des pauvres, les citadins laïques des banlieues religieuses lors de cette journée marquée par une solidarité sans précédent ? Un propos réellement déconcertant, surtout de la part d’un représentant de l’État français. Il était simplement incapable de reconnaître un soulèvement spontané venu restaurer la grandeur du peuple français. Tous ensemble.

Le lendemain de cette manifestation historique, j’ai assisté à une soirée organisée à l’Opéra Garnier en l’honneur du 40e anniversaire du partenariat entre deux instituts scientifiques de renom : Weizmann et Pasteur. Patrick Bruel, chanteur et acteur célèbre, se produisait à cette occasion. Et je vais dire quelque chose de terriblement peu laïque en précisant qu’il est juif d’origine tunisienne ! Après une minute de silence, il a prononcé la phrase qui était alors devenue slogan national : « Nous sommes tous Charlie, nous sommes tous juifs », en ajoutant : « Nous sommes tous musulmans », avant de finir sur « Nous sommes tous français ». Le public, à majorité juive, s’est levé pour l’acclamer alors même que cette communauté venait de perdre quatre de ses membres aux mains d’un djihadiste auto-proclamé. Le premier Ministre était présent.

Désormais, de féroces débats quasi-obsessionnels font rage partout en France à propos de ce qui n’a  pas fonctionné, des moyens pour mieux reconnaître l’Autre, de la manière de reconstruire une citoyenneté moins exclusive. Et oui, même à propos d’une réinterprétation souhaitable de la laïcité – une valeur dont les fondements sains ont viré au dogmatisme et à l’exclusion.

Face à cette catharsis nationale, je suis redevenu fier d’être français.

Firoz Ladak

Directeur général des Fondations Edmond de Rothschild